Les zones de protection forte sont le moteur de l’efficacité écologique des Aires Marines Protégées (AMP). Sans elles, les AMP peuvent avoir une utilité, comme celle d’être un outil d’aménagement du territoire ou de concertation entre les différents usagers de la mer, mais elles n’ont pas d’effet significatif sur la biodiversité. Or l’objectif premier d’une AMP est de maintenir ou restaurer la santé des écosystèmes ; celle-ci contribue largement au bien-être humain et joue un rôle crucial dans le développement économique, social et politique de nombreux pays.

Près de 4% des océans dans le monde sont couverts par des AMP, mais seuls 1,44% relèvent de protection forte. En Méditerranée, l’écart se creuse, car sur les 7,14% de surface sous désignation d’AMP ou d’autres mesures spatiales de conservation (AMSC) seuls 0,04%[1] correspondent à des zones de protection fortes où l’accès, les prélèvements ou la pêche sont interdits, soient environ 980 km2. De plus ces zones ne bénéficient pas toutes d’une réglementation ou surveillance adaptées et même si une telle réglementation existe, elle n’est pas toujours mise en application.

Avec l’objectif 11 d’Aichi de la Convention pour la Diversité Biologique, les pays se sont engagés d’ici 2020, à protéger 10% de leur Zone Economique Exclusive grâce à un réseau d’AMP. Cet objectif était au départ basé sur les bénéfices reconnus des AMP en protection forte, afin d’apporter des bénéfices écologiques tangibles. Or, force est de constater que, dans la course à la désignation à laquelle de nombreux pays se sont livrés, beaucoup d’AMP n’existent que sur le papier ou ne sont pas gérées de façon efficace. Elles n’apportent donc pas de bénéfices écologiques, ni de bénéfices socio-économiques à long terme.

Une nouvelle classification des AMP

Un consortium de scientifiques (dont Joachim Claudet du CNRS et Président du Comité Scientifique de MedPAN) se penche depuis plusieurs années sur des logiques de classification des AMP qui reflètent de façon adéquate leur efficacité écologique. Il existe aujourd’hui des interprétations diverses sur ce que le terme ‘protection’ véhicule : pour certains c’est la désignation d’une AMP qui fait foi, pour d’autres c’est la mise en place de mesure de gestion, ou pour d’autres encore c’est une mesure de l’efficacité de la protection. Ce flou dessert l’atteinte de vrais succès en matière de conservation marine.

Le besoin de définir un langage commun a conduit ces scientifiques à établir une nouvelle classification globale, publiée en 2016 dans Marine Policy et aujourd’hui exposée dans le ‘MPA guide’ qui est en cours de finalisation: cette classification permet de classer les AMP en croisant leur niveau de protection avec leur stade d’avancement, car c’est par l’application réelle de réglementations adaptées que les niveaux de pression anthropiques peuvent être réduits. Cette classification à vocation à être utilisée en complément de la classification par objectifs de gestion et type de gouvernance de l’IUCN.

Selon un arbre de décision établi par la méthode, chaque zone de l’AMP se voit attribuer une classe en fonction de l’impact des usages qui sont autorisés en leur sein. A l’échelle de l’AMP, un index est alors défini en pondérant la classe des zones par sa superficie par rapport à celle de l’AMP. Quatre classifications en découlent :

  • les zones intégralement protégées,
  • les zones hautement protégées,
  • les zones légèrement protégées,
  • les zones protégées de façon minimale

La version complète du ‘MPA Guide’ fournit une liste détaillée et scientifique des résultats attendus en matière de conservation pour chaque niveau de protection. En bref, d’importants retours de conservation sont attendus dans les zones intégralement protégées et peu de retours en matière de conservation sont attendus les zones de protection minimale.

On s’attend à ce que les AMP entièrement et hautement protégées entraînent une plus grande abondance et une plus grande taille des espèces précédemment exploitées, la restauration des interactions écologiques, le rétablissement de l’habitat, un meilleur taux de reproduction, une plus grande résilience de l’écosystème face aux pressions.

Les zones intégralement et hautement protégées fournissent également des zones de référence pour évaluer les impacts des prélèvements à l’extérieur, une zone tampon contre la mauvaise gestion accidentelle ou les changements environnementaux, et souvent une certaine amélioration des pêches à l’extérieur de l’AMP (effet débordement).

Les scientifiques ont notamment démontré que les zones protégées modérément peuvent avoir une efficacité écologique, à condition qu’elles soient placées à côté de zone entièrement ou hautement protégées pour laquelle la réglementation est appliquée. Voir le papier publié à ce sujet par Zupan et al. 2018.

Evolution des cadres institutionnels

Les zones de protection fortes sont donc au cœur de la réflexion pour assurer l’efficacité écologique et donc socio-économique des AMP. Si les participants du Forum 2016 des AMP de Méditerranée ont plébiscité dans la déclaration de Tanger un objectif de 2% de la Méditerranée dans des zones de non-accès, non prélèvement et non pêche, aujourd’hui une résolution de l’IUCN en préparation pour le Congrès mondial de la Nature en 2020 va plus loin. Elle souligne que 30% des AMP devront être classées en protection intégrale ou forte. Une autre résolution en préparation souligne que les niveaux les plus faibles ne seront plus appelés AMP. En parallèle, si la COP15 de la Convention pour la Diversité Biologique de 2020 en Chine adopte cette classification, tous les pays seraient invités à faire remonter ce type d’information. 

La France quant à elle a récemment fait l’annonce qu’elle portera d’ici 2022 à 30% la part des AMP dans sa ZEE et à 10% les zones de protection forte.

MedPAN se mobilise

C’est une priorité du réseau MedPAN que de soutenir les gestionnaires de Méditerranée dans leurs efforts de développement des zones de protection forte. Une visite d’échange sur cette thématique s’est d’ailleurs déroulée du 24 au 26 avril 2019 à la réserve marine de Cerbère Banyuls en France et en partenariat avec le Parc naturel marin du golfe du Lion. Voir l’article dédié à cette visite. Une stratégie de soutien avec différents outils de communication est en cours de préparation.

Une édition spéciale de la newsletter scientifique de MedPAN sera d’ailleurs dédiée à ce thème prochainement et fera un point beaucoup plus exhaustif sur les avancées scientifiques.

L’application de la réglementation : gage du succès 

Pour finir, une autre initiative extrêmement importante est en cours. A l’initiative du procureur de la République de Marseille, une Conférence méditerranéenne (France, Italie, Espagne, Croatie, Maroc, Algérie, Tunisie, Liban) des magistrats sur la protection de l’environnement en mer Méditerranée (AMP, espèces et habitats protégés, pollution atmosphérique, pollution hydrocarbure, eaux de ballast et pollution plastique) a été organisée début juillet 2019 à Toulon, pour discuter de l’harmonisation des normes, des processus d’instruction des infractions une fois constatées et d’une coopération internationale régionale renforcée dans la lutte contre les atteintes à l’environnement et la poursuite de leurs auteurs. Le secrétariat MedPAN est intervenu au cours d’une table ronde sur les AMP, 2 membres de MedPAN, le WWF France et l’Office de l’Environnement de la Corse, sont intervenus lors de la table ronde sur les espèces et habitats protégés et un partenaire de MedPAN, l’Agence française de la Biodiversité a participé à la table ronde sur les déchets plastiques.

Le rôle de l’appareil judiciaire est primordial dans l’efficacité des zones de protection forte. Pour que les règles soient respectées, il faut établir des sanctions qui soient appliquées. Le Procureur de Marseille qui travaille étroitement avec le Parc national des Calanques, et auparavant avec celui de Port-Cros a bien compris cet enjeu. Le secrétariat MedPAN est fortement mobilisé pour continuer à coopérer avec avec cette initiative.

Voir l’article du Plan Bleu sur ce colloque

Autres ressources intéressantes sur le sujet:



[1] MedPAN et. al. 2016. Le Statut des Aires Marines Protégées de Méditerranée en 2016 : Résultats principaux. Brochure
MedPAN & ONU Environnement – PAM – CAR/ASP.